Trames arborescentes 1 > Résumés

 

Trames arborescentes 1

Confection et croissance de structures textuelles et iconographiques

au Moyen Âge et à l'époque moderne

Résumés des interventions

 

 

« Aut natura, aut manu » : l’image de l’arbre comme art de la mémoire au Moyen Âge et à la Renaissance

Naïs Virenque, Doctorante en Histoire de l'Art, Centre d'Études Supérieures de la Renaissance, Université de Tours - Université Jean moulin Lyon III

Au Ier siècle avant Jésus-Christ, l’auteur de la Rhetorica ad Herennium conseille, pour se souvenir, de placer des images dans des lieux choisis dans la nature ou parmi ceux élaborés par la main de l’homme. L’image de l’arbre, qui connaît une grande fortune en tant qu’outil de mémoire dans l’imaginaire antique, médiéval et renaissant, se trouve à mi-chemin entre les deux : caractérisé par son organicité, soumis au changement, à la croissance, à la prolifération, à la vie et à la mort, l’arbre témoigne lors de sa mise en image d’une quête d’ordonnancement graduel de la connaissance pour pallier la labilité de la mémoire. De l’arbor sapientiae d’Hugues de Saint-Victor à l’arbor scientiae de Lulle, du Lignum Vitae de Saint Bonaventure à sa Vigna mistica, de l’arbor liberalibus artibus des encyclopédies aux arbor consanguinitatis et arbor affinitatis des ouvrages de droit canon – qui ne sont que quelques exemples, l’image de l’arbre connaît une grande variété fonctionnelle et figurative, dont le fondement mnémotechnique est incontestable : en organisant visuellement une matière donnée, elle en permet une juste et durable assimilation mentale.

Or, dans l’Antiquité comme au Moyen Âge et à la Renaissance, les traités d’art de la mémoire stricto sensu ne développent pas l’image de l’arbre comme support de mémorisation. Ils se limitent en effet à l’emploi de termes génériques, tels que les bien connus locus memoriae et imago agens. La communication partira d’une lecture de quelques extraits de ces traités. Elle visera à comprendre non seulement en quoi consiste au Moyen Âge et à la Renaissance la transposition de la méthode de mémorisation par lieux à l’image de l’arbre, mais également à quelles fins et avec quelle efficacité elle est conseillée. On s’interrogera d’abord sur la tradition littéraire de l’injonction faite au lecteur afin qu’il élabore mentalement un arbre pour optimiser les capacités de sa propre mémoire. À partir de telles injonctions, on considèrera l’arbre comme outil de mémorisation à la fois en tant que répartiteur de lieux et en tant qu’image de mémoire, qui fait écho à d’autres arbres et à d’autres systèmes mnémotechniques. On pourra alors se questionner sur l’universalité de l’image de l’arbre comme clé de compréhension de l’univers : par sa nature mnémotechnique, elle s’intègre en effet dans un réseau d’images et de sens dont la visée, herméneutique, est de donner à voir et à comprendre l’harmonie du monde.

« Et erit quasi lignum » : l’arbre comme support de la vertu dans l’imagerie morale du XIVe siècle

Bertrand Cosnet, Chercheur associé au CESR, Université de Tours

Les structures arborescentes constituent de longue date un support privilégié pour synthétiser le système moral chrétien. Depuis le début du XIIe siècle et la rédaction d’un petit traité au titre significatif, Les fruits de la chair et de l’esprit, l’arbre sert de structure mnémonique et didactique permettant d’établir les filiations entre les différentes vertus et les différents vices. Cette image a connu un succès remarquable et durable, aussi bien dans la sphère monastique que dans la société laïque, comme l’attestent par exemple la Canzone delle virtù e delle scienze enluminée vers 1349 par Andrea Bartoli pour le condottière Bruzio Visconti et la lettre que le poète Pétrarque envoie en 1355 à son ami Luchino dal Verme. L’arbre s’affirme ainsi comme un élément récurrent de l’imagerie morale, non seulement en tant que support mnémonique, mais aussi en tant qu’attribut des vertus, surtout des trois vertus principales du système moral, à savoir la Foi, l’Espérance et la Charité. Comme l’affirme saint Thomas d’Aquin en personne, l’arbre  avec ses racines, ses feuilles et ses fruits  permet de signifier à lui seul la solidité de « la protection divine » garantie par la Foi, « la prospérité temporelle et la verdeur spirituelle » promise par l’Espérance et « l’abondance des bonnes œuvres » offerte par la Charité. Après avoir démontré la remarquable fécondité du schéma arborescent dans l’imagerie morale, l’objet de cette communication sera de mettre en lumière la variété des formules figuratives que rencontre l’arbre dans l’iconographie des vertus au XIVe siècle.

Mimétisme ou affabulation du poète ? Le dessin de la Mort d’Orphée : un crypto-autoportrait arborescent

Anne-Sophie Pellé, Centre d'Études Supérieures de la Renaissance, Université de Tours

Œuvre de jeunesse d’Albrecht Dürer (1471-1528), le dessin de la Mort d’Orphée est souvent présenté par la critique comme l’un des premiers témoignages visuels de la réception de l’art antique ‒ tel qu’il a été interprété par les artistes d’Italie du nord ‒ dans le monde germanique, tant d’un point de vue formel qu’iconographique. En 1905, Aby Warburg a en effet repéré l’emprunt à une gravure ferraraise ‒ dont seul un unique exemplaire est conservé ‒ qui aurait été elle-même conçue d’après un modèle perdu de Mantegna. Réalisé en 1494, il apparaît que le dessin coïncide également avec la création, à Nuremberg, de la Poetenschule, dont l’ambition n’est autre que de rassembler un cercle d’érudits en s’inspirant du modèle de l’Académie de Careggi fondée par Marsile Ficin à Florence.

À partir d’une analyse des différents éléments disséminés dans l’arbre, qui occupe une place prépondérante dans la composition, la communication propose une lecture inédite du dessin en établissant un rapport étroit avec la philosophie néoplatonicienne. Démonstration de rhétorique d’une part, image mentale mobilisant les facultés imaginatives (le fingere) d’autre part, cet arbre investit en réalité une fonction qui demeure définitivement ambigüe : il ne constitue pas seulement une clé de lecture, il façonne également l’hermétisme de l’image. En recourant au principe de la crypto-anamorphose, qui implique un basculement du regard provoqué par l’illusion perceptive, Dürer fait en effet progressivement apparaître un autoportrait caché dans les trames arborescentes, de sorte qu’il cultive la mise en abîme des significations. Nous verrons que l’enjeu d’un tel dispositif visuel n’est autre que celui de l’émulation : surpasser Orphée et Mantegna pour mieux égaler Homère, le poète omniscient.

L'envers de l'arborescence : figures et fonctions de la végétation chez La Boétie

Laurent Gerbier, Maître de Conférence en Philosophie, Centre d'Études Supérieures de la Renaissance, Université de Tours

Les images végétales courent tout au long du Discours de la servitude volontaire de La Boétie, et se rencontrent même dans ses poèmes latins. Reprenant le thème antique des semina virtutis, elles servent à exprimer la fragilité des puissances qui constituent le dispositif de la nature humaine. Cependant, leur mise en œuvre dans le texte accorde une importance toute particulière à l'idée d'hybridation : en essayant de comprendre de quelle manière les images végétales permettent alors à La Boétie de penser les transformations et les porosités entre les genres plutôt que leur organisation, on verra que ces images inquiètent le savoir ordonné plutôt qu'elles ne le fondent, offrant ainsi un saisissant contrepoint aux usages savant des images de l'arborescence.

Ordonner la matière facétieuse héritée de la Renaissance : tentatives de classification par arborescence à l’âge classique et à l’ère numérique

Tiphaine Rolland, Doctorante en Littératures françaises et comparées, CELLF, Université de Paris-Sorbonne

Les recueils de bons contes de la Renaissance française nous ont légué une ample matière narrative. Ces récits semblent résister à l'appréhension synoptique, en raison de leur nombre (quelques milliers) et des effets d'échos intertextuels qui les relient tout en contrariant les efforts de classification. On se demande donc si l’élaboration de modèles arborescents, en synchronie et en diachronie, permet de mieux appréhender cet objet éminemment fuyant.

La typologie proposée par Antoine Le Métel d’Ouville, au sein de sa compilation Les Contes aux heures perdues (1643), se distingue par sa précision terminologique, articulant une approche énonciative et des entrées thématiques pour cartographier le patrimoine des récits plaisants. On propose une modélisation arborescente fondée sur cette classification, ce qui permet d’en ressaisir la productivité en termes d’approche synoptique du matériau facétieux, mais également de percevoir quelles sont ses limites.

La diffusion, diachronique et européenne, d’un motif narratif (K306.4, l’enfouisseur rusé) sera ensuite représentée sous une forme arborescente. S’il semble difficile d’importer les principes directeurs de l’arbre phylogénétique dans le cadre d’une étude littéraire, le choix d’une « trame » végétale comme structure souple appliquée à la transmission des textes recèle néanmoins des vertus visuelles, cognitives et méthodologiques.

Genealogies of genealogies, trees of trees

Petter Hellström, Doctorant en Histoire des Sciences, Département d’Histoire des Sciences et des Idées, Université d'Uppsala

This paper discusses the common practice of using arboreal and genealogical metaphors and models, for the purpose of telling the history of those same metaphors and models. A passage in Manuel Lima’s recent book on the history of tree imagery can be used to illustrate the tendency: Lima there claims that the tree is “one of the most ubiquitous and long-lasting visual metaphors”, one which has “mapped [...] almost every significant aspect of life throughout the centuries”; he also claims that we can “trace its lineage”, the “defined line of descent” of the tree back to “its entrenched roots in religious experience” (Lima, The book of trees, 2014, p. 42–43). While Lima discusses “the tree” in the grammatically defined singular (“the”, “one”), as if all trees were manifestations of one unitary phenomenon, he simultaneously presents the history of those manifestations in the received genealogical vocabulary (“lineage”, “line of descent”, “roots”), as if they were individual members of a family.

The apparently fluid relationship between the subject to be studied and the tools and terms used to write the history of that subject, present to a remarkable degree in available histories of trees and tree imagery, invites us to reflect on the common employment of genealogical, arboreal and evolutionary imagery in contemporary historiography. Such reflection is especially urgent when we consider the history of trees and tree imagery. Which are the implications of the reflexive relationship between subject and method? To what degree are we playing innocent word games, and to what degree are we contributing to an epistemological loop? What exactly are we doing when we speak of origins and lineages, roots and ramifications – of trees?

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