Trames arborescentes 2 > Présentation

 

Trames arborescentes 2

Le recours aux trames arborescentes en art, littérature et

sciences humaines de l'Antiquité à nos jours

Organisation : Naïs Virenque

Référent institutionnel : Maurice Brock

Lieu : Tours, Centre d'Études Supérieures de la Renaissance

Date : 15 décembre 2016

 

Dans son ouvrage Mille plateaux, paru en 1980, Gilles Deleuze écrit :

Nous sommes fatigués de l’arbre. Nous ne devons plus croire aux arbres, aux racines ni aux radicelles, nous en avons trop souffert. Toute la culture arborescente est fondée sur eux, de la biologie à la linguistique. Au contraire, rien n’est beau, rien n’est amoureux, rien n’est politique, sauf les tiges souterraines et les racines aériennes, l’adventice et le rhizome.

À l’expression d’une telle lassitude, notamment quant au structuralisme qui a exacerbé l’usage de l’arborescence, de Jakobson à Lévi-Strauss, de Chomsky à Barthes, répond ainsi l’intuition qu’en-deçà de l’arborescence se trouve l’intensité et la profondeur de ce qui fait réellement l’essence des choses. Dès lors, l’acuité et la perspicacité du regard ne seraient pas celles de celui qui contemple l’arbre en admirant la répartition de ses branches et la distribution de ses fruits, mais plutôt celles de celui qui, attentif aux linéaments des « à-côtés », aux « entre-deux », serait à même de percevoir le réseau souterrain ou le déploiement aérien qui lient les choses entre elles, et qui en saisirait pleinement la non-réductibilité au schéma arborescent. En d’autres termes, ce n’est plus à une mise en image panoptique de la matière sur le modèle structuraliste de l’arborescence qu’en appelle Deleuze ; ce modèle héritier du naturalisme anglais du XVIIe siècle et de la botanique germanique du XVIIIe, qui trouvent tous deux leur source dans les arborescences stemmatiques qui classent, organisent et répartissent un contenu spécifique. Ce à quoi en appelle Deleuze, c’est une sensibilité fine au contournement et au détour, qui échappent à l’homme dans leur immédiateté : les « tiges souterraines », les « racines aériennes » et les « rhizomes » ne prennent pas place entre la terre et le ciel comme le fait l’arborescence depuis ses fondements antiques ou comme le fait l’arbre médiéval en reliant métaphoriquement les régions terrestres et les régions célestes. Au contraire, elles en sont des alternatives, elles l’outrepassent pour tisser des liens qui échappent à son modèle et à sa cohérente parcourabilité visuelle et mentale. Par là, les « tiges souterraines » et les « racines aériennes » échappent aussi, peut-être, au très culturel « esprit de synthèse », qui se rattache à la structure arborescente « parce qu’il y croit » : se défaussant du regard et de la compréhension, l’alternative à l’arborescence demeure encore à découvrir.

C’est sur le pari qu’il y a un « au-delà » du lisible et du visible, un au-delà de l’image de l’arbre et de sa structure arborescente apparente, que se fonde cette deuxième journée d’étude du projet « Trames arborescentes » en portant sur le recours aux trames arborescentes en art, littérature et sciences humaines de l’Antiquité à nos jours. En fait, un tel pari repose sur un double constat. Le premier est que, avec Deleuze, nous avons l’intuition que l’arborescence « ne suffit pas », ou du moins qu’elle « ne se suffit pas à elle-même », car sa mise en œuvre récurrente et répétée, avec une grande variabilité formelle et figurative, laisse transparaître un besoin régulier d’en outrepasser la structure par des éléments non végétaux qui cherchent à en multiplier les potentialités, indiquant par là son impuissance à contenir en elle-même tout ce qu’elle cherche pourtant à présenter à la vue et à l’entendement. Le deuxième constat sur lequel repose le parti pris initial est que l’arborescence fait souvent l’objet d’une convocation méthodologique, au sein de laquelle ses traditionnelles qualités heuristiques et taxinomiques favorisent l’organisation raisonnée d’une matière à traiter, au risque de perdre de vue la singularité de cette même matière en la réduisant au schéma arborescent : non content de l’ordonner et de la hiérarchiser, celui-ci finit par la définir en devenant la structure même, substantielle, de son énoncé.

En étant exclusivement consacrée aux périodes médiévale et moderne, la première journée du projet « Trames arborescentes », intitulée « Confection et croissance de structures textuelles et iconographiques », avait été l’occasion de revenir sur l’organisation arborescente de la pensée médiévale, plus précisément sur les liens structurels et signifiants qu’une telle organisation rend possibles entre texte et image, entre schéma et mémoire, entre image et morale. Elle avait également été l’occasion de s’interroger sur la polyvalence de l’image et la polysémie du texte moderne à travers la possible mise en œuvre d’arborescences cryptées ou métaphoriques, nous invitant à considérer avec attention les éventuels détours d’habitudes visuelles ou les topoi littéraires que peuvent être le foisonnement de la végétation, sa prolifération et sa continuité métamorphique qu’implique, entre autres, le recours à la greffe. Enfin, la première journée avait ouvert un champ à des réflexions méthodologiques sur l’usage de l’arborescence comme outil de classification, des débuts de la pensée moderne jusqu’à l’ère du numérique, ainsi que sur ce qu’impliquait de faire une histoire de l’arborescence, démarche qui a souvent conduit à élaborer des arbres des arbres, des généalogies de généalogies.

De cette journée, un constat avec émergé : celui de la retenue, par tous les participants, du terme « arborescence » que proposait immédiatement le sujet, et celui, à ses dépens, de l’oubli ou de la volontaire mise à l’écart du terme « trames », pourtant choisi à dessein. Et de fait : ce sur quoi le projet souhaitait s'interrogeait, c’était aussi la possibilité d’arbres latents, le postulat de structures arborescentes sous-jacentes, le fait que, au-delà du visuel et du signifié, au-delà du sens et de la compréhension de textes ou d’images, une trame – signifiante ? Réelle ou fantasmée ? Mise en œuvre ou projetée ? – pouvait, telle une « forme symbolique », à la fois innerver la pensée, mais aussi et peut-être surtout la produire. Parce qu’elle implique une réflexion sur le maillage, sur le nœud, sur le fil et sur le canevas, la trame, dont le fondement renvoie radicalement à l’activité du textile, semblait être un tremplin sinon pertinent, du moins efficace pour nous questionner sur l’organisation interne de productions visuelles et textuelles du point de vue de leur fabrication matérielle et mentale. Par là, il s'agissait de chercher à comprendre quels pouvaient être les champs et le modes d’opérationnalité d’une arborescence, dont le terme, je le rappelle, provient du latin arborescere, arborescentem et rend compte, par son suffixe « -escent », d’un procédé en cours. Par son radical « arbor », le terme renvoie à l’idée d’une structure qui forme une image identifiable, l’arbre, à même d’établir des liens cohérents entre un tout et ses parties.

Mais au-delà d’une seule réflexion sur l’arborescence, c’est aussi toutes ses qualités et toutes ses implications tissulaires et réticulaires que nous voulions mettre au cœur du projet. Le questionnement était volontairement large et ouvert à des problématiques méthodologiques. Une arborescence est-elle un réseau ? Qu’en est-il de l’arborescence avant, pendant, après le structuralisme ? Quels liens – méthodologiques, heuristiques, pratiques – pouvons-nous établir entre le recours à l’arborescence et des procédés méthodiques, des outils d’investigation, telle l’analyse des réseaux ? En quoi l’arborescence peut-elle être convoquée pour modéliser ce qui serait la structure interne d’une image, d’un texte, d’une pensée ne se présentant pas, a priori, sous l’égide du schéma arborescent, visuel ou métaphorique ? Bref, l’objet du projet était aussi de chercher à comprendre l’arborescence comme un arbre toujours en croissance que l’on voit, que l’on comprend et dont on use, mais aussi comme le déploiement de ce que la culture latine nomme un ductus, un fil conducteur qui parfois ne se voit pas et qui, souvent, requiert du temps et de la patience pour se révéler aux sens et à la pensée.

C’est l’intuition de cette « fabrica » que peut être la trame arborescente qui me conduit, aujourd’hui, à reprendre Deleuze, et à reconsidérer l’arborescence non pas dans ses limites, mais dans ses apparentes impuissance et insatisfaction. Dans Mille plateaux, Deleuze poursuit :

La pensée n’est pas arborescente, et le cerveau n’est pas une matière enracinée. Ce qu’on appelle à tort des « dendrites » n’assurent pas une connexion des neurones dans un tissu continu. Beaucoup de gens ont un arbre planté dans la tête, mais le cerveau lui-même est une herbe beaucoup plus qu’un arbre.

Et de fait. En se plaçant ainsi face à la métaphore ancestrale de la forêt du savoir, face à l’image rebattue du cerveau comme arborescence, face au développement des neurosciences qui, dès leurs débuts, trouvent dans les réseaux neuronaux l’image ô combien paradigmatique de l’opérationnalité par fractale, Deleuze souhaite un arrêt. Plus précisément, il cherche un renversement, car ce serait dans les dessous, dans les coulisses, dans les non-dits que se trouverait la clef. Laisser à la marge la forme signifiante de l’arborescence, se détacher du paradigme de l’arbre pour mieux en comprendre les alternatives : voilà qui apparaît comme le souhait ultime de distinguer la matière de sa représentation, autrement dit d’en venir à une compréhension du monde plus intuitive, non médiatisée par une structure qui peut, sinon la fausser, du moins la troubler.

La deuxième journée d'étue du projet Trames arborescences a pour objectif de reprendre cette réflexion, en formulant en fait une hypothèse : la dichotomie deleuzienne entre l’arbre et le rhizome, qui est plutôt une distinction métaphorique entre une pensée au fondement dialectique et une pensée tout juste post-structuraliste, pourrait être dépassée précisément en prenant en compte l’impuissance, l’insatisfaction dont témoignent les fréquents détournements et contournements qui semblent inhérents à la trame arborescente. En effet, tout au long de son histoire, l’arborescence semble porter en elle la possibilité d’être contournée, détournée : parce qu’elle assure une vision synoptique et panoptique d’une matière donnée, elle se prête à l’élaboration de liens méta-structurels dont la fonction est d’optimiser son efficacité. En cela, elle est au fondement de toute réflexion sur la notion de progression organisée, et par là de réseau. Pour autant, quel est l’élément qui fait de la trame arborescente un schéma réticulaire signifiant en lui-même ? Quel est le statut du lien qui unit trame arborescente et réseau ? S’agit-il d’une analogie – sémique, visuelle, schématique, d’une métaphore, d’une métamorphose ? La trame arborescente peut-elle être reliée à d’autres modèles types d’élaboration de la pensée ? À des schémas narratifs ? À des raisonnements théologiques ? Porte-t-elle en elle le fondement de toute réflexion généalogique ? Quelle peut être son efficacité méthodologique ? En somme, le propos d’aujourd’hui est de réfléchir à ce qui, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, se dit et se comprend avec la trame arborescente au-delà de la littéralité et de l’évidence. En d’autres termes, il s’agirait de faire le pari de l’existence d’une arborescence méthodologique, qui, volontairement ou non, se livre comme l’initiateur, pourtant parfois implicite, à un secret réseau d’images et de sens.

La journée se compose de trois séances, qui correspondent toutes à un pan de réflexion – ou de réponse ? – quant à l’hypothèse que je viens d’énoncer. La première séance porte sur l’usage et la pertinence de l’arborescence en tant qu’outil méthodologique et heuristique. Que schématise l’arborescence ? Est-elle un outil satisfaisant ? Dans quelle mesure peut-on y avoir recours ? La deuxième séance porte sur des choix artistiques qui reposent sur l’usage et le déploiement de trames arborescentes. En partant de deux sphères culturelles et spatio-temporelles totalement différentes, l’une religieuse et de tradition biblique, l’autre expérimentale et informatisée, deux études de cas auront pour objectif de réfléchir à la trame arborescente comme un intermédiaire entre, d’une part, un spectateur-expérimentateur, et, d’autre part, le contenu sacré ou esthétique qu’elle porte en elle et auquel elle l’initie. La troisième séance est consacrée à la trame arborescente comme ruse, ou comme piège, plus précisément comme ce qui se déploie sans que nous en ayons toujours le contrôle, à mi-chemin entre la prolifération végétale et la machination assidue et bien huilée.

 

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