Trames arborescentes 3 > Présentation

 

Trames arborescentes 3

Les trames arborescentes, outils d'écriture et de fabrique de

l'histoire de l'Antiquité à la Renaissance

Organisation : Naïs Virenque - Antoine Paris

Référent institutionnel : Marcello Angheben

Lieu : Poitiers, Centre d'Études Supérieures de Civilisation Médiévale

Date : 30 mai 2017

 

En 2015 et 2016, les deux premières journées d’étude du projet Trames arborescentes ont été l’occasion d’établir trois constats. Premièrement, les interventions et les échanges qui en ont découlé se sont souvent heurtés au statut de l’arbre et de l’arborescence dans les productions qu’ils cherchaient à analyser : si une matière, quelle qu’elle soit, pouvait bien faire l’objet d’une modélisation en arborescence, cela supposait-il qu’elle repose en elle-même sur une organisation arborescente, voire qu’elle en relève ontologiquement ? Qui ou qu’est-ce qui est à l’origine de l’arborescence ? Le chercheur applique-t-il une forme (signifiante ?) sur son objet, ou fait-il apparaître une structure sous-jacente et préexistante ? Deuxièmement, l’examen attentif d’arbres et d’arborescences, textuels comme graphiques ou iconographiques, a permis de repérer de fréquents contournements et détournements dont les structures arborescentes non seulement faisaient l’objet, mais semblaient formellement induire elles-mêmes : parce qu’elles permettent d’organiser la diachronie en synchronie, elles favorisent également toutes sortes de raccourcis, liens, croisements, ajouts, greffes, courts-circuits aux potentialités signifiantes propres et à la variabilité figurative ou métaphorique considérable. Pour autant, est-ce à dire que l’arborescence se révèle impuissante à opérer de manière autonome la classification et la transmission des données qu’elle contient ? En arrivons-nous au constat fondamentalement deleuzien selon lequel, « fatigués de l’arborescence », il nous nous faudrait considérer qu’il n’y a rien qui vaille que le rhizome et le linéament sous-jacent ? Troisièmement, les deux précédentes journées ont mis en évidence un problème d’ordre méthodologique : si l’arborescence peut apparaître comme un recours heuristique salvateur, est-elle propre à schématiser la matière qu’elle contient ? Qu’apporte la modélisation arborescente que n’apporte pas une autre structure et, surtout, quelle est la part de culture voire de conditionnement qu’elle occupe dans la démarche de production du savoir ? 

De ces trois constats émergeait un problème transversal, celui du potentiel danger du recours à l’arborescence, et de l’écart de nature temporelle que ce recours semblait impliquer lors de sa mise en acte : quel que soit son domaine d’application, il était toujours question de savoir si l’arborescence guidait l’investigation au préalable, ou si elle en était la modélisation a posteriori. C’est dans l’optique d’envisager une reformulation de cette problématique ou, pour être hégéliens, d’envisager une alternative à cette dialectique, que le troisième volet du projet s'attache aux trames arborescentes comme outils d’écriture et de fabrique de l’histoire de l’Antiquité à la Renaissance. 

Pourquoi l’histoire ? Depuis ses commencements grecs, l’histoire, historia, consiste en une investigation dans le temps et dans l’espace, l’investigation par excellence, qui suppose l’élaboration d’une méthode d’organisation, de classement, de présentation des indices et des informations, tant au moment de leur collecte qu’au moment de leur mise en ordre textuelle et/ou iconographique. Normée, parfois codifiée, souvent imagée et transposée à des constructions schématiques, la méthode guide l’écriture et la fabrique de l’histoire autant qu’elle les définit, elle en est l’outil autant que la condition. Or, le terme même de « méthode » implique la systématisation d’un mode opératoire qui procède par étapes et par progression. Dans son sens premier, issu du grec methodos, il désigne autant le chemin à suivre que celui déjà parcouru. Ce faisant, et dès ses débuts, la méthode place la démarche d’écriture et de fabrique de l’histoire sous l’égide, réelle ou métaphorique, d’un déplacement spatio-temporel le long d’un fil directeur que le schéma arborescent, par ses qualités distributives, mnémotechniques et élévatrices, peut sous-tendre activement. C’est donc sur l’usage des trames arborescentes dans la démarche méthodologique d’écriture et de fabrique de l’histoire que porte la première séance de travail. De l’Antiquité à la Renaissance, il s’agit de réfléchir à la manière dont les arborescences innervent les différents processus d’écriture et de fabrique de l’histoire, et à ce qu’implique un tel usage du point de vue méthodologique. Qu’apporte à l’histoire le recours à une trame arborescente lors de sa mise en récit et/ou en image ? L’arborescence est-elle un outil pertinent pour l’historien ? Quels sont les cas dans lesquels elle est utilisée ? Remplit-elle une fonction didactique, pédagogique, politique ? Peut-elle être utilisée comme un moyen efficace pour instrumentaliser l’histoire ? Fait-elle l’objet de contournements ?

La deuxième séance de la journée porte sur l’usage de trames arborescentes dans la démarche de mise en récit et/ou en image de l’histoire familiale. De fait, que ce soit à travers le modèle de la généalogie ascendante, que la chrétienté occidentale tire principalement de l’arbre de Jessé, ou à travers celui de la généalogie descendante, tel qu’on peut le trouver dans les stemmata qui occupent les murs des domus romaines en hiérarchisant les membres d’une famille, de l’Antiquité à la Renaissance la trame arborescente régit la grande majorité des processus d’écriture et de fabrique de l’histoire des parentés, charnelles comme spirituelles. À travers des panoramas généraux ou des études de cas, cette deuxième séance est l’occasion de s’interroger sur la nature, les qualités et la fonction des trames arborescentes qui sous-tendent l’imaginaire de la parenté, du lignage et de la génération. En quoi l’arborescence est-elle un outil efficace de modélisation des liens familiaux, dans le domaine de l’histoire comme aujourd’hui dans le cadre de recherches en anthropologie de la parenté ? En quoi peut-elle efficacement se superposer à d’autres procédés de schématisation d’analyse des réseaux ? Quels sont les éléments – personnages, textes, liens métastructurels – qui l’alimentent, et à quelles fins ? En quoi les racines, tronc, branches, feuilles, fleurs, fruits peuvent-ils servir de supports métaphoriques propres à rendre compte du déploiement d’une famille ? En quoi peuvent-ils être les garants de son autorité et de la légitimité de sa descendance ? En quoi peuvent-ils faire l’objet d’une instrumentalisation politique et/ou morale ? En quoi les trames arborescentes opèrent-elles comme des liens mentaux qui favorisent les associations de noms et de biens ? En quoi permettent-elles d’en tracer l’histoire ? Quels rapports les trames arborescentes favorisent-elles entre histoire et mémoire ?

Enfin, la troisième séance de travail s’attache à l’étude des trames arborescentes dans les processus historiques de mise en place d’une généalogie des savoirs. Son objectif est double. D’une part, il s’agit de s’interroger sur la manière dont l’arborescence peut rendre compte, matériellement ou métaphoriquement, d’une taxinomie des savoirs dont le principe est générationnel. Que permet la trame arborescente, que d’autres modèles structurels ne permettent pas, au sein d’une organisation générale des domaines de la pensée, des sciences et des techniques ? Sur quels présupposés repose-t-elle ? En quoi est-elle l’indice d’une pensée historique de la connaissance ? Lors de l’élaboration d’une généalogie des savoirs, en quoi l’usage de l’arborescence peut-il impliquer la mise en place d’une généalogie de ceux qui en ont jalonné l’histoire ? En quoi la généalogie de telles personnalités savantes agit-elle en tant que processus mnémotechnique, pédagogique, propédeutique ? Qu’en est-il de l’efficacité des trames arborescentes au sein des différents processus d’enseignement et d’apprentissage ? D’autre part, cette troisième séance de travail est l’occasion de se questionner sur la manière dont la trame arborescente à la fois produit et met en récit et/ou en image un cheminement intellectuel, qui en soi fait de l’accès au savoir un déplacement spatio-temporel dont il est possible de faire l’histoire. Outil initiatique d’investigation sur l’homme et la nature, la modélisation arborescente schématise l’apprentissage comme un processus d’élévation (du bas vers le haut) ou de progrès (de la gauche vers la droite) dont il s’agira d’étudier les avatars et les procédés. La trame arborescente peut-elle être une alternative ou un substitut à la Chaîne d’Or ? Si oui, en quoi ? Ces deux objectifs convergent tous deux vers une réflexion plus générale sur la dimension historique et historiée de la mise en œuvre généalogique du savoir, depuis le modèle pythagoricien de la connaissance perdue qu’il s’agit de retrouver par un processus de mémoire, jusqu’à la fin de l’humanisme et à l’affirmation d’une vision progressiste de l’histoire et des sciences, en passant notamment par l’organisation arborescente des arts et des sciences chère à Martianus Capella. Au sein du passage, temporel, de l’écriture d’une histoire des hommes à celle d’une histoire de l’humanité, il s’agit de chercher à comprendre comment, à travers les trames arborescentes, l’investigation historique permet de définir et de justifier la place du penseur au sein d’une histoire, vaste et vertigineuse, de la pensée et de la connaissance.

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