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Trames arborescentes

Journée d'étude spécialisée

Déployer le texte biblique

Les trames arborescentes et l’exégèse de la Bible de

l’Antiquité au Moyen Âge 

Organisation : Naïs Virenque - Antoine Paris - Sergi Sancho Fibla

Date : 20 février 2018

Lieu : Bibliothèque Historique de la Ville de Paris

(salle des Commissions, aile gauche, entrée de l'administration)

 

Appel à communications

Programme

  

De l’arbre de la connaissance du bien et du mal en Genèse 2-3 à l’arbre de vie en Apocalypse 2, du chêne de Mambré en Genèse 12 au figuier maudit par Jésus en Marc 11, l’arbre est omniprésent dans les récits bibliques. C’est également comme image littéraire que l’arbre occupe une place majeure dans la Bible, que ce soit dans des récits de rêve comme le songe de Nabuchodonosor en Daniel 4, dans des paraboles comme celle du grain de moutarde en Matthieu 13 ou dans des poèmes comme le Psaume 1.

Or, dès ses débuts, l’exégèse biblique a fréquemment recours à l’image métaphorique, potentiellement structurante, de l’arbre et/ou de l’arborescence. En effet, l’arbre apparaît dans des commentaires de passages bibliques, comme Genèse 15, 2 pour lequel Philon d’Alexandrie fait intervenir la métaphore des graines, des racines et du tronc (Quis rerum divinarum heres sit, 34) ou I Corinthiens 15, dont Origène développe l’image végétale pour défendre la réalité de la résurrection (Contre Celse V, 18). Par-delà cet usage métaphorique, l’exégèse a également recours à l’arbre en tant que mode d’ordonnancement du texte, dont les étapes s’organisent selon une structure arborescente.

Cette double réalité imprègne également la production visuelle d’images. De fait, la primauté que la culture du XIIe siècle accorde à la vue a pour cause et conséquence d’exploiter activement tous les ressorts de l’imagination, notamment ceux qui rendent possible la production mentale de nouvelles images, de nouvelles associations d’idées et, par là, de nouveaux sens. Ainsi naît la pratique de plus en plus répandue de l’exégèse visuelle, qui consiste en la quête d’une signification supérieure via le rapprochement signifiant d’une image et d’un texte. Héritière directe de l’intérêt que le XIe siècle accorde aux arts libéraux, que la pensée augustinienne considère comme une propédeutique de l’exégèse chrétienne, l’exégèse visuelle progresse aux côtés de l’exégèse textuelle. Les structures arborescentes y opèrent comme des schémas heuristiques : en distinguant des idées et des concepts ou en permettant des rapprochements, au moins spatiaux, entre les éléments qu’elles contiennent, ces structures garantissent à celui qui les regarde/lit de comprendre la trame qui sous-tend le texte biblique.

  

Résumés des interventions

  

Jonas à l'ombre de la coloquinte : l'interprétation de Jérôme

Tiphaine Lorieux, École Pratique des Hautes Études, Section des Sciences religieuses

Les nombreuses représentations du prophète Jonas qu’on trouve dans les catacombes romaines et sur les sarcophages paléochrétiens témoignent de la popularité précoce de Jonas comme figure de la résurrection (c’est le « signe de Jonas » donné en Mt 12, 39-40) : la scène finale du cycle, qui montre le prophète allongé sous un arbuste, permettait de représenter le salut de Jonas, qui, rejeté vivant sur le rivage, échappe à la mort qui lui semblait promise. Mais ces représentations renvoient à un épisode plus ambigu de la fin du Livre de Jonas. La scène finale de ce livre biblique fait de Jonas un personnage complexe qu’il est à première vue difficile de trouver positif : non seulement c’est un homme peu courageux, qui commence sa carrière prophétique par refuser d’obéir à Dieu et d’aller proclamer à la ville païenne de Ninive sa destruction prochaine (d’où sa fuite en mer, la tempête, et les trois jours passés dans l’estomac du gros poisson), mais encore, alors que sa mission, à laquelle il s’est finalement résolue, est un succès (Ninive ne sera pas détruite car ses habitants se sont convertis), Jonas ne se réjouit pas de la miséricorde divine. Assis à l’écart de la ville, décidé à mourir, le prophète reste l’objet de la sollicitude de Dieu : un végétal pousse expressément pour le protéger de son ombre (Jo 4, 6). Le lendemain, la plante dépérit sur l’ordre de Dieu sous les yeux révoltés de Jonas. C’est l’occasion d’une ultime leçon de Dieu à son égard : « Toi, tu as de la peine pour ce ricin, qui ne t’a coûté aucun travail et que tu n’as pas fait grandir, qui a poussé en une nuit et en une nuit à péri. Et moi, je ne serais pas en peine pour Ninive, la grande ville, où il y a plus de cent-vingt-mille êtres humains qui ne distinguent pas leur droite de leur gauche, ainsi qu’une foule d’animaux ! » (Jo 4, 10-11). Jérôme dans son commentaire In Ionam Prophetam, s’attarde longuement sur ce passage. Dans une intention polémique, il justifie d’abord contre ses adversaires qui l’accusent de blasphème sa traduction du nom de la plante en recourant aussi bien aux textes bibliques hébraïque et grec ainsi qu’à des données botaniques (quelle plante de la région de Ninive est susceptible de pousser aussi vite et de fournir tant d’ombre ?), avec pour objectif de montrer que sa traduction hedera, lierre, en rupture avec la traduction latine antérieure, cucurbita, et avec la traduction grecque « coloquinthe », correspond à la traduction la plus exacte possible d’un terme hébreu sans véritable équivalent latin. Ce développement montre l’importance de la recherche d’un sens premier exact dans le travail interprétatif de Jérôme. Dans un second temps, l’exégète abandonne le sens littéral pour s’attacher au sens figuré de l’épisode. S’appuyant sur un réseau de citations scripturaires, il interprète l’arbuste que Dieu fait pousser puis périr comme la figure du peuple juif qui ne reconnaîtra pas en Jésus le Christ, tandis que les Ninivites, qui ont cru la parole du prophète, sont mis en rapport avec les « pousses de l’olivier sauvage » de Rm 11, 17, 25 qu’on greffe à la place des branches coupées. Le personnage de Jonas, loin d’être un égoïste préoccupé par son seul confort, se retrouve ainsi élevé par Jérôme à la même stature que l’apôtre Paul rongé de tristesse et de pitié pour ses frères juifs qu’il ne parvient pas à convertir (Rm 9, 2-5) et que le Christ à Gethsémani (Mt 26, 39).

Le réseau des paraboles végétales comme exégèse de la narration dans l'Évangile selon Marc

Antoine Paris, Université Paris-Sorbonne/Université de Montréal, Faculté de Littérature grecque et Département d'Études bibliques

L’Évangile selon Marc est ponctué par quatre longues prises de parole de Jésus (Marc 3, 4, 7 et 12) unies par une même formule : chacune est introduite comme un discours « en paraboles ». Ce point commun dans la présentation contribue déjà à faire de ces quatre passages une unité à l’intérieur de l’Évangile selon Marc. Ils apparaissent en outre comme unis par des éléments communs et même par des échos lexicaux, qui tissent entre eux des liens multiples et en font un réseau à l’intérieur de l’œuvre. Parmi ceux-ci, les images et le vocabulaire de l’agriculture et de la végétation ont une importance majeure.

L’hypothèse que nous voulons défendre est que ce réseau des propos en paraboles existe parallèlement au récit ayant Jésus comme personnage principal. L’Évangile selon Marc apparaît ainsi comme une œuvre double, présentant à la fois une narration et une suite de discours proposant, notamment sous la forme d’images végétales, une exégèse de cette narration, permettant d’en résoudre certaines failles, à commencer par la fin abrupte de ce récit.

Un prolongement de ces réflexions devra être envisagé dans une double direction. D’une part, une telle proposition doit prendre en compte la récurrence des citations et allusions à la Bible hébraïque dans ces discours. Du fait de ces intertextes, le réseau des paraboles apparaît comme une exégèse non seulement de la narration marcienne, mais aussi de plusieurs passages bibliques antérieurs. D’autre part, la prise de parole qui est celle des discours en paraboles mime, par son vocabulaire, celle des premiers prédicateurs chrétiens, voire la performance orale dont l’Évangile selon Marc faisait lui-même l’objet. Le réseau des paraboles, par-delà une exégèse d’un récit sur Jésus, propose ainsi également un commentaire sur la prédication chrétienne, voire sur la vie des croyants eux-mêmes. 

Commodien : genèse et promesse du Bois de vie pour les lettres latines

Éric Pohlé, Université de Fribourg, Faculté de théologie

Dans l’œuvre au ton rapide et parfois cinglant d’un converti au christianisme du IIIe siècle, deux petites unités parallèles consacrent une dizaine de vers chacune au bois de vie « lignum uitae ». Là se rejoignent récit des origines (protologie) et promesses des choses dernières (eschatologie) à l’aide de thèmes issus de la tradition théologique judéo-chrétienne : l’arbre de vie y croît comme symbole de la loi (comme la menorah arborescente de l’iconographie contemporaine). Mais le poète faisant œuvre d’apologie veut révéler le vrai nom de la vie cachée dans ce bois : le bois de vie est la croix et la vie qui y est suspendue est Dieu. Après avoir brièvement exposé le corpus retenu et son contexte, nous interrogeons sur le nombre et l’identité des bois qu’évoque Commodien (bois de l’arbre de vie, bois de l’arbre de la connaissance, bois de la croix ou bois de l’Apocalypse) pour concentrer enfin notre étude sur le second terme de l’expression, « uitae ». L’analyse de ces deux extraits permet, avec ces tous premiers témoins latins du thème de l’arbre de vie, de prendre en compte d’une part les variations d’emblée présentes dans les textes : l’arbre de vie peut tout aussi bien prendre place au sein de la mise en scène d’un « locus amoenus » qu’au cœur du discours polémique d’un converti fervent. Une telle lecture permet d’autre part de récolter déjà les prémices d’une méditation profonde et théologique, en langue latine, du scandaleux mystère de la croix et du crucifié.

L'arbre comme cause de chute et source de salut dans l'exégèse patristique et médiévale

Cyriane Rohner-Ouvry, Université de Strasbourg, Faculté de théologie protestante

[Résumé en attente]

Images végétales dans l'exégèse carolingienne : les lettres de Paulin d'Aquilée et le Liber Manualis de Dhuoda

Luce Carteron, Université Sorbonne Nouvelle, Centre d'Études et de Recherches Antiques et Médiévales

Si les images végétales, notamment en raison de leur coloration biblique, sont courantes dans les textes carolingiens, il est cependant des moments où elles en viennent à les innerver au point de sous-tendre entièrement non seulement leur propos, mais aussi leur structure. Elles ouvrent dès lors le discours à une dimension exégétique en faisant appel à des références scripturaires dont elles justifient, voire expliquent, l’usage. 

Les Lettres de Paulin d’Aquilée et le Liber Manualis de Dhuoda sont des textes provenant d'un milieu intellectuel et social homogène dans lequel ils ont vraisemblablement circulé, et l'on peut penser que les métaphores végétales étaient communément associées par les élites carolingiennes à l'exégèse. L’emploi d’images arborescentes y recouvre des modalités diverses – aussi bien au niveau de la progression du texte qu’à celui de l'insertion des références scripturaires – mais témoigne toujours de la conscience qu’ont les auteurs de leur dimension analogique ; ces images peuvent dès lors, du fait de leur aspect didactique, devenir support de l’exégèse. La présente communication vise, en vue de mieux cerner leurs potentialités, à analyser non seulement leur rôle dans le développement des textes, mais aussi la façon dont elles s’y déploient.

Les Arbores significantes beatitudinum ordines de Lambert de Saint-Omer : configuration et mnémotechnique d'un outil exégétique tabulaire et arborescent

Naïs Virenque, Université de Tours, Centre d'Études Supérieures de la Renaissance

Au XIIe siècle s’affirme, dans des proportions qui excèdent amplement celles qu’avait impulsées l’époque carolingienne, un renouveau de la végétalisation des structures arborescentes. Ce renouveau se doit principalement à la rencontre entre, d’une part, les arbores et, plus largement, les diagrammes stemmatiques, et, d’autre part, la récurrente apparition de l’arbre de vie dans les écrits de mystique et de théologie. Dès leur apparition, de telles structures arborescentes prennent la forme d’arbres vraisemblables, pourvus de troncs, parfois de racines, de branches, de feuilles et/ou de fleurs et/ou de fruits. En revanche, ce recours à tout prolongement végétal potentiel s’élabore de manière générique, en dehors de toute référence iconographique et symbolique à une essence d’arbre précise. Seules quelques unes d’entre elles, qui jouissent d’une symbolique spécifique dans la culture biblique, constituent des exceptions. Dans le Liber floridus, un vaste ouvrage d’érudite compilation encyclopédique de cent soixante-et-un chapitres qu’il élabore vers 1120, le chanoine Lambert de Saint-Omer établit une liste tabulaire de huit de ces espèces : le cèdre (caedrus), le cyprès (cypressus), le palmier (palma), le rosier (rosae), l’olivier (oliva), le platane (platanus), le térébinthe (terebintus) et la vigne (vitis). Lambert de Saint-Omer réunit en fait sous le titre d’« Arbores significantes beatitudinum ordines » huit des espèces d’arbres par lesquelles la Sagesse, qui s’est « enracinée dans un peuple glorieux », se qualifie dans le Siracide, et ils les associe systématiquement à une béatitude.
 
La croissante végétalisation des structures arborescentes témoigne de l’intérêt grandissant que les pratiques méditatives et la pédagogie accordent à la hiérarchisation visuelle de la pensée, dans un contexte où les associations signifiantes d’images, foisonnantes et proliférantes, abondent en tant qu’outils exégétiques et rhétoriques permettant de parvenir à une vérité supérieure. La présente communication envisagera les configurations visuelles selon lesquelles Lambert de Saint-Omer présente les huit essences d’arbres comme une structure mnémotechnique à la fois tabulaire et arborescente. Elle en explorera la manière dont le lecteur/spectateur peut y avoir recours au moment de recevoir ou de produire une pensée exégétique du texte biblique.

Exégèse, iconographie et arborescence : autour des ciboires du XIIe siècle

Eliana Magnani, CNRS, Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris

Diffusés entre le XIIe et les XIIIe siècle, les ciboires (coupes à couvercle) sont utilisés dans des milieux laïques et ecclésiastiques. Ces coupes hémisphériques et évasées reposant sur un pied peu élevé sont dotées d’un couvercle de forme identique surmonté d’un bouton (P. Skubiszewski, 1965). Ce sont des récipients adaptés à l’appréhension et au transport qui vont constituer, en contexte liturgique, une nouvelle forme de réserve eucharistique. Y sont placées les hosties consacrées distribuées aux fidèles dont une ou deux sont conservées ensuite en vue de leur administration aux malades (J.-A. Jungmann, 1948).

Portant, dans certains cas, des décors figurés, ces objets constituent un support en trois dimensions propre à une observation dynamique et cinétique : du haut vers le bas ou vice-versa, en alternance, en rotation. Ils sont informés par une dialectique intérieur/extérieur hautement déterminée par leur fonction de contenant d’espèces eucharistiques. Le ciboire Morgan (ou Malmesbury, conservé à New York, The Morgan Library and Museum, 191 x 171 mm), considéré ici, représente avec deux autres ciboires en cuivre doré et émail champlevé tous produits en Angleterre dans le troisième tiers du XIIe siècle (ciboires Balfour et Warwick, conservés à Londres, Victoria and Albert Museum) un échantillon exemplaire d’une exégèse typologique traduite en images (cf. N. Stratford, 1984).

La trame végétalisée qui a été choisie pour porter la structure figurative extérieure du ciboire ordonne et rythme l’ensemble. Elle parcourt l’objet verticalement, depuis le bouton, forgé en forme de bourgeon/fruit au milieu de quatre feuilles, jusqu’au pied, et horizontalement avec les successions d’entrelacements de branches et leur écartement pour laisser un champ circulaire ouvert pour chacune des scènes figurées. Cette configuration à branches, rinceaux, feuilles, fleurs et fruits est très différente de celle présente dans un autre groupe de ciboires postérieurs, des alentours de 1200, et dont le principal exemple est le célèbre ciboire limousin dit de « maître Alpais » (conservé au musée du Louvre), qui supporte une trame géométrisée de triangles et de losanges. Dans cette conformation le ciboire n’est plus le support d’un commentaire typologique de la Bible mais devient celui d’une herméneutique cosmologique à pertinence ecclésiologique.

Le végétal arborescent comme stratégie discursive d'un dispositif visuel extérieur : le cas du protiro de la basilique San Zeno à Vérone

Mathieu Beaud, Institut National d'Histoire de l'Art

Le portail occidental de la basilique San Zeno de Vérone développe, sur une structure architectonique et décorative type protiro, à savoir un portail projeté distyle sur animaux stylophores abrité d’une canopée simple, un discours mettant en dialogue, sur deux écrans sculptés latéraux, un cycle de la Genèse et un cycle christologique. Une dialectique classique opère ainsi entre la Création de l’homme, sa chute et sa renaissance par la grâce à l’instant de l’Incarnation. L’image rend pourtant visible une complexité et une précision insoupçonnée lorsque l’on porte une attention sérieuse au réseau ornemental végétal, couvrant. Sa croissance, ses ramifications, ses ligatures, sa structure, sa floraison, son hybridation avec l’animal et l’humain, sa fructification, se lisent à la lumière des commentaires d’Augustin, Ambroise de Milan, ou encore des sermons du saint patron de cité, l’évêque Zénon de Vérone. Le réseau arborescent, successivement arbre de la Création, arbre de Vie et arbre de la Grâce, rend sensible l’intervention divine à chaque étape du cheminement de l’humanité vers sa redécouverte de son statut de créature à l’image du créateur. L’ornement n’est ici ni une marge de l’image, ni son extension décorative. Il la rythme, joue un rôle signalétique, il la structure de l’intérieur et active un dispositif complexe de correspondances. La végétalité est actrice des analogies des deux écrans qu’il donne à voir, elle peut se suffire à elle-même, comme un thème en soi, raisonnant sous diverses variations dans tous les principes créatifs qui élaborent l’image monumentale.

Voir, révéler et interpréter. L'arbre de Constance de Rabastens et les Écritures

Sergi Sancho Fibla, Université d'Aix-Marseille. CNRS, Labexmed, TELEMME

[Résumé en attente]

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